ISBN: 9789938998528

Vertueux (Les)

Sortie le: 2022
Livre de: Yasmina Khadra
Edition: AC Editions

Chapitre 12 À nos débuts de troupiers en campagne, lorsqu’on partait en éclaireurs, on faisait attention au moindre craquement. Le doigt sur la détente. L’odorat affûté. Un œil devant, l’autre derrière, pareils au caméléon. Nous prenions n’importe quelle ombre, au pied d’un arbre, pour un tireur embusqué. Après trois années de guerre, les sorties en reconnaissance viraient à la vadrouille. On marchait à découvert, en papotant et en se brocardant les uns les autres ; on s’asseyait au beau milieu d’une clairière pour casser la croûte ou pour griller une cigarette ; parfois, on s’offrait un petit somme, à la merci d’un fusil. La peur, la fatigue, rien ne nous encombrait, désormais. Pas même les escadrons de fantômes qui s’agrippaient aux basques de nos manteaux. Le danger nous était devenu si coutumier, si intime, que nous ne pouvions pas nous en passer. L’accalmie nous angoissait plus que les états d’alerte. C’était étrange. La proximité de la Faucheuse nous rendait presque indifférents à notre sort. Nous avions vu périr tellement de braves qu’une sorte de culpabilité nous interdisait de nous apitoyer sur notre statut de morts sursitaires. Et puis, à quoi bon s’entourer de précautions excessives ? Les balles perdues occasionnaient des dégâts considérables, les autres, celles qu’ajustait la ligne de mire, s’abattaient sur nous comme les mouches à viande grisées par l’odeur du sang... — On s’est trop éloignés de notre périmètre, me signala Mabrouk. — On va jusqu’à la rivière, puis on rentre, lui dis-je. (...)Mabrouk nous devança pour s’assurer que l’ennemi ne nous attendait pas dans les bois. Après avoir inspecté les fourrés, il nous fit signe de le rejoindre, l’air surexcité. Je ne saisis les raisons de sa jubilation qu’en me penchant sur la rivière qui roucoulait plus bas : des femmes y barbotaient, blondes comme des soleils. Elles riaient aux éclats en s’envoyant des gerbes d’eau, s’amusaient à se faire noyer, cabriolaient dans l’eau. Leur robe collée à leur peau blanche conférait à leur silhouette quelque chose de divin. Nous étions éberlués, en extase, comme si, subitement, après avoir traversé à tâtons la vallée des ténèbres, nous débouchions sur un monde enchanté. Nous étions subjugués par tant de beauté après tant de laideurs assumées, tant de noirceurs subies, tant de hontes bues. C’était plus qu’un spectacle captivant, c’était une révélation cosmique, tellement simple et nécessaire qu’elle nous réconcilia avec nos disparus et avec nous-mêmes. Toute la prophétie originelle était là, sous nos yeux, à un jet de pierre, dans cette rivière qui valait toutes les eaux bénites et qui nous éveillait à la vraie vocation de la vie, celle censée nous faire rêver et croire dur comme fer qu’il n’est de gloire que l’amour, de victoire que le triomphe sur soi, qu’aucune étoile ne supplante le sourire d’une vierge et qu’aucun soleil d’été ne saurait réchauffer une âme en peine mieux que les bras d’une femme. À cet instant précis, là, au milieu des arbres, face à cette rivière qui nous restituait à nous-mêmes avec une délicieuse violence, nous renaquîmes à nos émotions d’enfants éblouis, sains d’esprit, sublimes de naïveté et d’émerveillement. Au diable les Boches, les ordres et les assauts. Nous nous cachâmes dans les fourrés et restâmes interdits, sans ciller pour ne rien perdre de ce que le hasard nous offrait comme présent en cette journée bénie de juin 1918, certains d’être, de toutes les créatures sur terre, les plus vernies. Aucun de nous n’osa hasarder un mot, de crainte d’effaroucher les fées qui batifolaient dans l’eau, et avec elles les rares moments de quiétude et de bonheur que nous ne croyions plus possibles. Le soir tomba. Les femmes étaient parties depuis un bon moment, mais nous étions encore là, à plat ventre dans les buissons, rêvant des chevelures flamboyantes, des visages radieux, de ces joyaux de chair et d’émotion qui nous avaient enrichis l’espace d’une baignade comme jamais fortune ne le ferait. L’écho était rempli de leurs rires cristallins qui, ce jour-là, si les hauts gradés les avaient perçus une seconde, auraient fait taire les canons d’un bout à l’autre de la planète. De retour au cantonnement, j’avais la tête dans un aquarium. Le lendemain, je me présentai devant le capitaine pour qu’il m’autorise à repartir en reconnaissance. Nous retournâmes dans les bois, mes baroudeurs et moi, au même endroit que la veille, et attendîmes la journée entière, tendus de crampes dans les fourrés. La rivière paraissait orpheline de son clapotis ; elle coulait en silence comme une larme émue. Les arbres, en faction sur la berge, étaient tristes. Cruellement délesté de son âme, le petit lopin d’éden languissait de ses absentes, aussi vide de sens qu’un puits. Les houris ne revinrent pas, et le paradis de la veille s’estompa comme un mirage afin que les brutes recouvrent pleinement l’enfer de leurs incommensurables absurdités.


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Chapitre 12 À nos débuts de troupiers en campagne, lorsqu’on partait en éclaireurs, on faisait attention au moindre craquement. Le doigt sur la détente. L’odorat affûté. Un œil devant, l’autre derrière, pareils au caméléon. Nous prenions n’importe quelle ombre, au pied d’un arbre, pour un tireur embusqué. Après trois années de guerre, les sorties en reconnaissance viraient à la vadrouille. On marchait à découvert, en papotant et en se brocardant les uns les autres ; on s’asseyait au beau milieu d’une clairière pour casser la croûte ou pour griller une cigarette ; parfois, on s’offrait un petit somme, à la merci d’un fusil. La peur, la fatigue, rien ne nous encombrait, désormais. Pas même les escadrons de fantômes qui s’agrippaient aux basques de nos manteaux. Le danger nous était devenu si coutumier, si intime, que nous ne pouvions pas nous en passer. L’accalmie nous angoissait plus que les états d’alerte. C’était étrange. La proximité de la Faucheuse nous rendait presque indifférents à notre sort. Nous avions vu périr tellement de braves qu’une sorte de culpabilité nous interdisait de nous apitoyer sur notre statut de morts sursitaires. Et puis, à quoi bon s’entourer de précautions excessives ? Les balles perdues occasionnaient des dégâts considérables, les autres, celles qu’ajustait la ligne de mire, s’abattaient sur nous comme les mouches à viande grisées par l’odeur du sang... — On s’est trop éloignés de notre périmètre, me signala Mabrouk. — On va jusqu’à la rivière, puis on rentre, lui dis-je. (...)Mabrouk nous devança pour s’assurer que l’ennemi ne nous attendait pas dans les bois. Après avoir inspecté les fourrés, il nous fit signe de le rejoindre, l’air surexcité. Je ne saisis les raisons de sa jubilation qu’en me penchant sur la rivière qui roucoulait plus bas : des femmes y barbotaient, blondes comme des soleils. Elles riaient aux éclats en s’envoyant des gerbes d’eau, s’amusaient à se faire noyer, cabriolaient dans l’eau. Leur robe collée à leur peau blanche conférait à leur silhouette quelque chose de divin. Nous étions éberlués, en extase, comme si, subitement, après avoir traversé à tâtons la vallée des ténèbres, nous débouchions sur un monde enchanté. Nous étions subjugués par tant de beauté après tant de laideurs assumées, tant de noirceurs subies, tant de hontes bues. C’était plus qu’un spectacle captivant, c’était une révélation cosmique, tellement simple et nécessaire qu’elle nous réconcilia avec nos disparus et avec nous-mêmes. Toute la prophétie originelle était là, sous nos yeux, à un jet de pierre, dans cette rivière qui valait toutes les eaux bénites et qui nous éveillait à la vraie vocation de la vie, celle censée nous faire rêver et croire dur comme fer qu’il n’est de gloire que l’amour, de victoire que le triomphe sur soi, qu’aucune étoile ne supplante le sourire d’une vierge et qu’aucun soleil d’été ne saurait réchauffer une âme en peine mieux que les bras d’une femme. À cet instant précis, là, au milieu des arbres, face à cette rivière qui nous restituait à nous-mêmes avec une délicieuse violence, nous renaquîmes à nos émotions d’enfants éblouis, sains d’esprit, sublimes de naïveté et d’émerveillement. Au diable les Boches, les ordres et les assauts. Nous nous cachâmes dans les fourrés et restâmes interdits, sans ciller pour ne rien perdre de ce que le hasard nous offrait comme présent en cette journée bénie de juin 1918, certains d’être, de toutes les créatures sur terre, les plus vernies. Aucun de nous n’osa hasarder un mot, de crainte d’effaroucher les fées qui batifolaient dans l’eau, et avec elles les rares moments de quiétude et de bonheur que nous ne croyions plus possibles. Le soir tomba. Les femmes étaient parties depuis un bon moment, mais nous étions encore là, à plat ventre dans les buissons, rêvant des chevelures flamboyantes, des visages radieux, de ces joyaux de chair et d’émotion qui nous avaient enrichis l’espace d’une baignade comme jamais fortune ne le ferait. L’écho était rempli de leurs rires cristallins qui, ce jour-là, si les hauts gradés les avaient perçus une seconde, auraient fait taire les canons d’un bout à l’autre de la planète. De retour au cantonnement, j’avais la tête dans un aquarium. Le lendemain, je me présentai devant le capitaine pour qu’il m’autorise à repartir en reconnaissance. Nous retournâmes dans les bois, mes baroudeurs et moi, au même endroit que la veille, et attendîmes la journée entière, tendus de crampes dans les fourrés. La rivière paraissait orpheline de son clapotis ; elle coulait en silence comme une larme émue. Les arbres, en faction sur la berge, étaient tristes. Cruellement délesté de son âme, le petit lopin d’éden languissait de ses absentes, aussi vide de sens qu’un puits. Les houris ne revinrent pas, et le paradis de la veille s’estompa comme un mirage afin que les brutes recouvrent pleinement l’enfer de leurs incommensurables absurdités.

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